Pour mes rendez-vous dans la petite station balnéaire de Sveti Konstantin, entre Varna et Golden Sands, il me manquait un moyen de locomotion. À l’époque, les bus publics n’étaient pas une bonne solution : souvent crasseux, certains sans vitres, et le receveur vous roulait. Il fallait donc un taksi.
Lorsque je dénichai un chauffeur de taxi très sympathique doté d’un compteur en état de marche, je me dis : il faut l’apprivoiser. Sa vieille voiture était bien entretenue, il baragouinait un anglais correct, ce fut le début d’une belle amitié. Hristo devint notre chauffeur de taxi privé et, grâce à sa fiabilité, bientôt un tout petit entrepreneur qui conduisait clients et fournisseurs à Sofia, Burgas et Shumen.
Hristo était fier de son pays et aimait raconter combien les Bulgares étaient intelligents ; seule l’intelligence du gouvernement le laissait sceptique. Comme beaucoup, il avait sombré dans l’euphorie quand le tsar Siméon II, jadis exilé en Espagne, revint et se fit élire Premier ministre en 2001. La désillusion vint vite. Sa devise, empruntée à l’écrivain Trojanov : La Bulgarie n’a pas été privatisée, elle a été piratée.
Un jour, Hristo ramena mon mari à la maison après une journée de travail chaotique. Celui-ci pesta : « Il ne me faudrait qu’une Kalachnikov, et là, ratata… » « Nan, je n’en ai pas, mais tiens… » Hristo sortit de la boîte à gants un stylo qui tire. « Je pourrais te le prêter. Trouver une Kalachnikov prendrait trois jours, mais un Makarov, je peux te l’apporter ce soir. » « Laisse tomber. Ce n’est rien. »
Après notre déménagement en Suisse, nous apprîmes que Hristo réussissait dans l’immobilier ; ses connaissances d’anglais l’aidèrent lors du boom des retraités anglais qui achetaient à bas prix dans le pays. Plus tard, nous apprîmes que son taxi avait été écrasé par un camion. Hristo fut grièvement blessé et resta depuis un peu désorienté. Pauvre Hristo.

